Saïd Khelil : « La situation est mûre pour de nouvelles formes d’organisations politiques »

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Said Khelil

Said Khellil, ex 1er secrétaire du FFS et responsable du MCB, livre ici son appréciation de la situation politique.

Lematindz: A quoi vous fait penser la déclaration  des trois ex premier secrétaires du FFS (Mustapha Bouhadef, Ali Kerboua et Djoudi Mammeri) ? Est-ce que vous partagez leur démarche ?

Said Khellil : Absolument ! Cette déclaration pertinente est la bien venue pour relancer le débat sans invectives sur les enjeux politiques d’une participation tactique sensée créer du mouvement dans le statu quo. Il va falloir créer à l’avenir  ce mouvement dans cet immobilisme légendaire du régime algérien. Il va sans dire que le FFS va jouer son devenir, patrimoine, lutte de plusieurs générations, l’enjeu éthique et politique est immense. On est à la veille d’un tournant historique pour ce parti qui symbolise tant d’espoirs pour des pans entiers de la population aspirant à l’émancipation et à une véritable démocratie.

Vous semblez déçu par l’argument de « la participation tactique » avancé par Ait Ahmed…  Que vous inspire le résultat obtenu par le FFS au scrutin du 10 mai ?

Comme tout un chacun, je constate que le statu quo est reconduit, les quelques aménagements réalisés (quelques sièges aux partis fraichement agrées et limitation de nombre de sièges aux islamistes maison)sont insignifiants pour une Assemblée qui pèse si peu dans le jeu institutionnel et dans la décision politique réelle, fortement dominées par l’Exécutif. Quant à la participation du FFS, elle rentre dans le cadre de cet aménagement décidé par le pouvoir ; elle est sensée apporter du crédit « démocratique » au scrutin du 10 mai et mettre du mouvement dans le statu quo selon la formule consacrée d’Ait Ahmed, mais voici qu’elle est déjà absorbée par l’immense force d’inertie du système pour en faire un non événement.

Que faire maintenant que le pouvoir a broyé tous ses adversaires politiques ?

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’opposition a été systématiquement  neutralisée et empêchée d’agir. Même si  symboliquement l’intégration du FFS au jeu institutionnel  donne l’impression de l’achèvement du processus de normalisation entamé depuis  longtemps…En réalité, le régime n’a jamais rien cédé  à la société civile et aux partis dits de l’opposition. Que faire ? Pas d’autre choix que de résister. Dans l’histoire d’une nation, il y a des périodes de régression ; celle-ci en est une. Il faut faire un travail d’éveil, de conscientisation ; il faut continuer à semer les bonnes graines porteuses de liberté, de progrès et de démocratie.

Dans cette situation, Mr Khellil, quel rôle doit jouer un homme politique pour redonner espoir à la société et surtout  quel rôle doit-il accomplir pour fermer la voie à la décadence, à la soumission collective et empêcher le néant  et la résignation de gagner d’autres pans de la société ?

Comme je viens de répondre à la question précédente, l’homme politique en tant qu’élite et avant-garde doit donner l’exemple en continuant de jouer son rôle d’animateur dans le moindre espace politique disponible, en allant à contre courant de ce que vous et vos confrères de la presse appelez décadence, néant, résignation, soumission collective, termes auxquels il faut ajouter désormais  médiocratie, connivences, complaisance, désespoir, médiocrité …Ils  reviennent fréquemment dans les écrits de vos confrères analystes et chroniqueurs lorsque la réalité absurde et ubuesque  de notre pays est commentée. Un tel niveau de délabrement interpelle la société et en premier lieu les élites, il y va de sa survie. Le moindre geste positif contre le laisser aller, contre la corruption de l’imaginaire collectif, contre l’ignorance et l’injustice, contre la dégradation de l’environnement moral et social  est bon a prendre pour entretenir la flamme de l’espoir, du savoir et de la science.  En effet, on ne peut pas construire un Etat droit sans créer le civisme et les valeurs citoyennes. Depuis longtemps, l’algérien a démissionné de ses valeurs citoyennes, morales et politiques. Le régime a fait de lui un eternel  assisté, déchargé de tout devoir civique jusqu’à à refuse de balayer devant sa propre porte… De la à s’attendre a ce qu’il interpelle l’Etat sur le programme scolaire et la justice ou sur les réalisations des élus locaux et nationaux, on en est bien loin. Que peut-on attendre d’un homme politique, si le système refuse obstinément de mettre sur pied une société civile ?

Vous êtes sollicité ici et ailleurs par la diaspora algérienne à l’étranger pour une initiative de salut public…Peut-on vous demander si ces initiatives vont regrouper tous les courants politiques algériens ?

Je dois dire plutôt que la situation est mûre pour accoucher de nouvelles formes d’organisations politiques en totale rupture avec l’idéologie nationaliste pervertie pour les besoins  populistes du pouvoir et d’accaparement des richesses du pays.

D’un point de vue démographique caricatural  entre les dirigeants gérontocrates, populistes et autoritaristes figés dans des postures brejnéviennes et une immense majorité  (prés de 80% de la population globale du pays) de jeunes pleins de rêves, d’énergie et de vie acculée à des réactions de rejet viscérales et violentes  provoquées  par ce blocage. C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’il faut lire le boycott massif qui a marqué le scrutin du 10 mai dernier. Le conservatisme des dirigeants entretient celui de la société pour se perpétuer quitte a interdire le savoir, le savoir faire, le civisme, le savoir critique, la modernité dans nos écoles et nos universités.

Entretien réalisé par Saïd Radjef / Le Matin DZ