«Matoub avait cette capacité à dessiner par les mots»

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NORA BELGASMIA, maître de conférences et enseignante à l’université de Tizi-Ouzou

«Matoub avait cette capacité à dessiner par les mots» à travers cet entretien, Nora Belgasmia tente une analyse sur l’œuvre de Matoub Lounès. Elle livre son appréciation.

La Dépêche de Kabylie : Que représente pour vous Lounès Matoub ?
Nora Belgasmia : Pour moi, Matoub représente l’engagement, la résistance, la force de caractère et le «jusqu’auboutisme».

Que symbolise pour vous son œuvre poétique et artistique ?
L’œuvre de Matoub Lounès ne peut être qu’à l’image de la grandeur de l’homme qu’il est. J’utilise à dessein le présent car même si l’homme, au sens physique, n’est plus de ce monde, son œuvre, elle, reste d’actualité et vivante à tout point de vue. Ce n’est certainement pas verser dans l’excès, que de dire qu’une œuvre qui continue à être écoutée, suivie et reprise par une génération qui ne l’a pas connue, est une œuvre grandiose. C’est la preuve concrète d’une consécration. Au-delà de ce qu’on peut dire ou écrire sur Matoub, il est une vérité que nul ne peut nier : un artiste qui arrive à drainer à lui seul, de par son verbe, tout un peuple et l’embarquer sur la voie de l’engagement et la résistance pour une cause juste qu’est la revendication identitaire, ne peut être qu’un grand parmi les grands de son temps, et son œuvre est à l’image de son créateur.

La poésie de Lounès Matoub n’a-t-elle pas un encrage ou un héritage féminin ? 
Malgré son caractère engagé, la poésie de Matoub Lounès reste imprégnée de l’héritage féminin. Je pense notamment à son album «Akka i ttassa n tyematt» (tel est l’instinct maternel), qui commence par: «ay ixef-iw i yuran deg wenyir-iw» (toi ma vie ma destinée) largement ancrée dans le patrimoine oral. Il va jusqu’à donner la parole à sa mère à lui, en l’occurrence Nna Aldjia, pour reprendre une facette du pan que représente la tradition orale féminine en termes de poésie. Loin de verser excessivement dans le patrimoine féminin, l’artiste reprend surtout les versions des grands maîtres du chaâbi, notamment Cheikh El Anqa, où il excelle en main de maître, sachant qu’il ne s’agit aucunement d’un répertoire de l’héritage féminin. Cependant, la force créatrice de Matoub Lounès réside dans sa capacité à dessiner et à peindre par les mots. Je n’exagère pas mes propos, puisqu’il arrive à concrétiser une idée, une image abstraite par la parole versifiée. L’homme aux créations infinies excelle dans le répertoire matériel, plutôt descriptif, au sens sociologique et ethnologique du terme, de l’héritage féminin en sublimant l’assise familiale et sociale de la mère. La maman, pour les intimes, n’a jamais été aussi bien portée dans la poésie de Matoub Lounès. Il fait encore mieux en donnant la parole à cette femme «maman», dans plusieurs titres de son œuvre poétique. Il rend hommage à la mère, et ce, depuis qu’il a commencé sa carrière, je pense notamment à son tout premier titre «A yemma ɛzizen a yemma…» (Mère chérie…). Dans toute cette mouvance, il y a la femme et l’image qu’il donne à voir d’elle. Il passe aisément d’un registre polémique voir agressif, comme dans sa chanson «Tleɛbev yissi am welqaf» (tu as parodié mes sentiments en osselets…), au registre élogieux sublimant et valorisant la femme dans toute sa splendeur, comme le fait rarement l’homme kabyle. Il dira: «Ma yifik gmma-k lebruj, bnu s lyajur urqim. Ma yifik gmma-k leghrus kker s afras d îelqim. Ma yifig gmma-k meîîu,a yahbib xdem negh qim» (Si ton frère excelle en bâtissant, fais mieux que lui si ce n’est autant. Si ton frère excelle en plantant, fais mieux que lui en bêchant. Si ton frère a meilleure épouse que toi, tous tes efforts pour mieux faire resteront vains).Comme le dit si bien Matoub Lounès lui-même, cet extrait est tiré du patrimoine traditionnel oral kabyle.

Pensez-vous que les textes poétiques de Lounès sont convenablement étudiés à l’université ?
Je dirai lamentablement, ça n’engage certes que ma personne, mais au vu de l’extrême richesse que représente le lègue du chanteur et poète engagé, tout ce qui se fait, une fois de plus, reste dans le cadre thématique. L’œuvre maatoubienne offre autant d’ouvertures que ce que peuvent offrir les théories communicatives et pragmatiques, notamment dans les sciences du langage. Les virtuosités offertes par la force du ton et du lexique maatoubiens ouvrent autant de perspectives en termes d’analyse de discours et d’analyse conversationnelle. La théorie pragmatique, préconisée par Austin et Searle pour décortiquer la parole en tant qu’actes du langage, est une autre possibilité d’approcher l’œuvre de Matoub. Il va sans dire que les théories sociocognitives, dont l’imaginaire et les représentations sociales, peuvent à elles seules révéler les merveilles que recèle le corpus poétique maatoubien. Pour peu qu’on s’arme de concepts clés applicables à tout corpus poétique de qualité, on trouve sa voie dans une recherche scientifique qui rehausse l’œuvre maatoubienne au rang de chef-d’œuvre largement justifié. Dans la discipline de la didactique des textes et de la stylistique, la variété inouïe des registres de langues qu’utilise le poète laisse à dire et à méditer sur un style exceptionnel digne des grands auteurs qui ont marqué leur temps. En socio-anthropologie, l’œuvre de Matoub reste incontournable, c’est un témoignage vivant sur des événements ayant marqué l’histoire d’une patrie tant aimée et tant redoutée.

À votre avis, pourquoi ce chanteur avait un attachement si fort autant à la Kabylie qui l’a vu naître qu’à son pays qu’il n’a d’ailleurs jamais voulu quitter même s’il en avait la possibilité ?
Je ne peux concevoir la vision de cet artiste en dehors de l’amour porté à son Algérie profonde, un amour vécu comme impossible, un amour souffrance. Sa patrie Algérie/Kabylie indissociable, est tantôt décrite comme une mère aimante au grand cœur, tantôt comme une mère incompréhensive à l’égard de sa progéniture. Il n’hésite pas à la comparer à la femme fatale, dont l’amour fusionnel reste légendaire. L’amour porté à sa Kabylie natale, que symbolisent les montagnes du Djurdjura incrédules et impuissantes à la vue du corps de leur enfant criblé de balles un certain octobre 1988, était un amour inconditionnel et sans retenue : «Alɛemr-iw, alɛemr-iw, d idurar i d lɛemr-iw» (ma vie, ma vie c’est les montagnes) dira l’artiste dans son album l’ironie du sort. Un amour qui a fini par avoir raison de lui, car il lui a été fatal. Alors qu’il avait la possibilité de quitter son pays et mener son combat en dehors du tumulte et de l’adversité, il a préféré rester dans la terre de ses ancêtres qu’il a toujours idolâtrée, pour rentrer dans l’éternité il y a de cela 19 ans, depuis le jeudi 25 juin 1998.

Entretien réalisé par Djemaa Timzouert