Après la pandémie, gouverner autrement

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Si  certains  pays  européens  (Italie, Espagne, France, Angleterre), dotés pourtant de plus moyens et d’institutions à même de répondre à la pandémie sont dépassés par la situation, comment peut-il en être autrement d’une Algérie après 20 ans de dérive politique et économique ?

Ce n’est pas une question mais un constat sachant que vingt ans de “règne” du président Bouteflika qui, au lieu de développer les institutions publiques comme  la  santé, l’éducation  (acquis par l’Algérie post-indépendante),  a contribué largement à leur perte. C’est sur  ce  terreau favorable  à  toute catastrophe que vient s’incruster le virus pour achever sans doute ce qui restait  d’un  pays pourtant riche  de son  sol, de  son  sous-sol  et  de  sa population, à tout le moins surprenante.

Nous  l’avons  vue, depuis plus d’un an, se distinguer par son civisme, son organisation et son engagement pour une Algérie plurielle, ouverte et démocratique. Le mouvement contestataire qui s’est caractérisé – dans la durée – par son pacifisme et son exceptionnel civisme est un formidable atout pour bien des pays dans le monde.

C’est sur ce dernier point que j’aimerais attirer l’attention de ses dirigeants pour montrer qu’il faut profiter  de cette formidable  maturité  qui a gagné l’ensemble du pays et qu’il faut cultiver pour sauver l’Algérie, l’Afrique du Nord. C’est avec des hommes et des femmes que l’on peut reconstruire un pays. Comment cette mobilisation qui, aujourd’hui, a pris du recul en raison du coronavirus a converti son action politique en gestion sociale. Il convient d’en tenir compte.

Peut-être en cette période inédite et déterminante pour l’Algérie et le monde, il convient de songer à gouverner autrement. C’est valable pour l’Algérie comme beaucoup de pays dans le monde qui doivent à tout prix réviser leur politique. Peut-on gouverner sans peuple ?

S’agissant de l’Algérie, il faut peut-être introduire un mode de gestion plus en adéquation avec ses réalités sociales et culturelles. Devant un mal qui gagne le monde, il est important d’encourager les initiatives venues d’en bas pour sauver le pays, l’Etat. C’est faire preuve d’un esprit civique rare. Les Algériens en sont capables.

Se sentant abandonnées par l’Etat et par les partis politiques censés les représenter, des régions de notre pays ont été livrées à leur triste sort (pour des raisons difficiles à développer). De ces déceptions, comme au temps de la décennie noire avec l’autoregroupement et l’auto-défense, des populations s’organisent d’elles-mêmes pour nettoyer leurs villages, placer des poubelles, ramasser les ordures …  Avec l’apparition du virus, des villages perdus des montagnes de Kabylie se sont autoconfinés en prenant toutes les mesures nécessaires pour éviter la contamination. 

Des jeunes ont d’eux-mêmes pris la décision de contrôler les accès au village. Ils  lavent  à l’eau de  Javel  les  voitures qui  y  entrent.  Des  écoles, des mosquées, des hangars ont été préparés pour servir d’hôpitaux. Ils ont également équipé – avec les moyens du bord – les hôpitaux existants comme le fait de partager une pièce en deux à l’aide d’un plastique et ainsi gagner des places pour des lits supplémentaires. Doter les hôpitaux de coton, d’alcool, de gel, de masques… etc.

Ces jeunes procurent les denrées nécessaires aux villageois. Le comité de village  est  sur le pied  de guerre. En  espérant que  ces  exemples de mobilisation citoyenne puissent s’étendre à toutes les régions et que cet autoconfinement puisse être perçu comme un geste d’autoprotection de soi, de son village ou de sa région. Mais, en réalité, c’est encore plus chargé de sens, c’est en fait voler au secours du pays et de l’Etat. 

Les dirigeants devraient valoriser cet esprit civique, l’encourager et permettre que cela puisse perdurer bien après l’épidémie pour devenir un mode de fonctionnement général. Ce qui est une réaction liée à un sentiment d’abandon doit être, au contraire, considérée comme une adhésion à un mode de gestion politique sur le plus long terme. La prise en charge de chaque région par ses habitants peut contribuer à remettre sur pied l’économie et le développement pluriel (culturel, linguistique…) du pays dans son ensemble.

Au lieu de craindre cette forme naturelle et spontanée de “fédéralisme” fondée sur les valeurs culturelles de l’Algérie (comme autrefois l’importance des assemblées de village qu’il convient d’adapter au XXIe siècle), il faut au contraire l’encourager, à l’instar des pays (de vieilles démocraties) les plus organisés en Europe, comme la Suisse ou plus près de nous l’Espagne.

La décentralisation permettrait de mieux gérer ce grand pays et d’en faire l’un des pays les plus riches d’Afrique. Le virus est dévastateur certes mais il aura, en outre, permis de mettre en exergue des dysfonctionnements politiques y compris dans ces grands pays supposés immunisés contre ce genre de mal.
 

Par : Tassadit Yacine (*)

(*) Anthropologue

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